Le Jargon File
Un dictionnaire de l'argot hacker édité collectivement, qui transforma une sous-culture en tradition consciente d'elle-même.
L'objet
Le Jargon File est un glossaire de l'argot hacker en édition continue, commencé en 1975 par Raphael Finkel au Stanford Artificial Intelligence Laboratory et transmis entre les laboratoires d'IA de Stanford, du MIT et de Carnegie Mellon. Il circulait sous forme de simple fichier texte sur l'ARPANET, le réseau qui allait devenir internet, et fut maintenu des années durant sur les machines de SAIL et du MIT, Mark Crispin en portant une première copie au MIT et Don Woods devenant plus tard l'un de ses gardiens principaux. Il définit des termes comme foo, kludge, grok, bogon et wizard, mais surtout, il définit une sensibilité.
Un dictionnaire qui argumente
La plupart des dictionnaires décrivent une langue de l'extérieur. Le Jargon File est écrit de l'intérieur de la culture qu'il documente, avec des opinions. Ses entrées portent blagues, étymologies et jugements de valeur ; le lire tient moins de la consultation d'une référence que de l'écoute d'une communauté s'expliquant à elle-même. Une première tentative d'impression eut lieu en 1983, quand Guy Steele et d'autres adaptèrent le File en The Hacker's Dictionary, publié chez Harper & Row et illustré des dessins du personnage dit « Crunchly ». Eric S. Raymond commença à maintenir le File au début des années 1990, et son édition imprimée augmentée, The New Hacker's Dictionary (MIT Press, 1991, avec d'autres éditions en 1993 et 1996), le rendit célèbre bien au-delà des laboratoires.
Pourquoi c'est important
Nommer, c'est exercer un pouvoir. En rassemblant son propre vocabulaire, la communauté hacker se rendit lisible : pour les nouveaux venus, pour les étrangers, et pour elle-même. Le File encode l'éthique de Spacewar ! et l'identité du Manifeste sous une forme que l'on peut feuilleter : humour, anti-autoritarisme, précision et jeu, distillés en définitions. Il formalisa même sa propre grammaire de l'argot (le suffixe prédicatif « -P » emprunté au Lisp, les pluriels surgénéralisés, l'appendice sur le style d'écriture hacker), si bien que la manière dont les hackers parlaient devint aussi documentée que ce qu'ils voulaient dire.
C'est aussi un témoignage de la façon dont les cultures bifurquent. Le ton du File changea en passant d'une institution et d'un éditeur à l'autre, et la tutelle de Raymond suscita des critiques ouvertes, notamment de Steele et d'autres contributeurs des débuts, pour y avoir inséré sa propre voix et sa politique et pour avoir incliné le File vers le monde Unix qu'il avait à l'origine précédé. Le débat sur l'appartenance de la culture était le même que la newsletter Homebrew avait lancé, mené ici en lexicographie.
La leçon qu'il a libérée
Une communauté qui documente sa propre langue choisit de durer. L'argot est normalement éphémère ; le coucher par écrit est un acte de mémoire et une revendication de continuité. Le Jargon File prouva que la culture hacker n'était pas un moment mais une tradition, dont on peut hériter, que l'on peut contester et enrichir.
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